s'indigner et se réjouir

Publié le par veni creator

Une tribune  de Christophe André, psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne à Paris. cette tribune à été publiée il ya 1 an dans le figaro et fait du bien....


L'arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse», dit un proverbe africain. C'est un peu ce à quoi je songe face au succès du livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous. J'admire l'auteur et ce qu'il écrit. Mais son message ne parle que des arbres qui tombent…

L'indignation à laquelle il nous encourage est un mouvement émotionnel. La science nous a appris aujourd'hui que les émotions doivent toujours être écoutées, mais jamais aveuglément suivies. Faute de quoi, elles conduisent à l'excès (Paul Valéry disait «Ce qui est excessif est insignifiant») ou à la nullité (une petite indignation, et hop! on s'en revient à ses affaires ordinaires). Les émotions ne sont pas des solutions, juste des starters pour la réflexion et l'action. C'est en ce sens que l'ouvrage de Hessel, ou plutôt le message simplifié véhiculé par son titre, est trompeur: si l'on regarde ce que fut la vie de l'auteur, il est clair qu'il n'a pas fait que s'indigner, mais qu'il a réfléchi, travaillé, aimé le monde et les humains. Et il est clair aussi, à mon avis, que ce sont ces dernières dimensions, bien plus que ses capacités d'indignation, qui ont fait de sa vie une œuvre utile et exemplaire pour ses semblables. Notre rapport au monde ne peut pas reposer que sur les émotions, et moins encore sur les seules émotions négatives. Prenons l'exemple de la colère: si une injustice me met en colère, j'ai intérêt à comprendre que dans les sources de ma colère il y a une valeur, capitale pour moi, qui a été bafouée. Et à me demander si je chéris suffisamment cette valeur au quotidien, si je la pratique, si je la diffuse autour de moi. Me révolter contre l'injustice: très bien. Mais il y a mieux: œuvrer, au quotidien, à ma façon, à la justice. De même pour la gentillesse, la politesse, la solidarité: me révolter lorsqu'elles manquent, mais aussi chaque jour, y penser et agir pour les propager autour de moi.

Il existe actuellement un courant scientifique en psychothérapie appelé «Psychologie positive»: on y aide les patients non pas seulement en faisant reculer leurs symptômes, mais aussi en les aidant à cultiver leurs points forts, à se rapprocher de leurs valeurs. Nous proposons ainsi parfois un exercice que nous appelons «Démocratie et douche chaude»: pour le bénin, de temps en temps, sous sa douche, se réjouir d'avoir de l'eau chaude (et ne pas attendre la panne de chauffe-eau pour gémir); pour l'important, de temps en temps, en lisant les journaux, se réjouir de vivre en démocratie (ne pas craindre d'être réveillé à cinq heures du matin par la police politique, pouvoir voter pour qui l'on veut, dire tout haut ce que l'on pense de la vie publique). Le but est d'aider nos patients (mais cela vaut pour tout le monde) à ouvrir les yeux sur ce qui va bien autour d'eux et qu'ils ont tendance à ne plus voir. Préférerions-nous un quotidien de «Dictature et douche froide»? Pourtant, bien souvent nous n'ouvrons les yeux que sur ce qui nous dérange, et nous oublions volontiers les chances du quotidien. En vivant ainsi, nous nous amputons d'une part importante de nos sources de motivations à agir et changer le monde.

Le désamour de la démocratie qui touche nos sociétés est en partie lié à ce phénomène: à force de ne plus voir que ce qui ne marche pas, et de nous révolter, légitimement, contre dérives et abus, nous en oublions l'essentiel: la démocratie est une merveille et une chance. Et nous devons l'aimer encore plus fort: non seulement en nous indignant mais en votant, en militant, en soutenant la presse d'opinion, en débattant avec nos amis, en contactant nos élus. Ce sera plus utile que de -seulement- nous indigner.

Paradoxe: nous sommes parmi les peuples les mieux lotis de la planète, mais aussi parmi les plus plaintifs (si l'on en juge d'après les grandes enquêtes internationales sur le bonheur). Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes depuis toujours des révoltés: depuis deux siècles, le monde nous regarde avec admiration ou amusement nous indigner, faire des révolutions, défiler, nous mettre en grève. J'en suis fier: nous ne sommes pas, ou pas complètement, ou pas encore, un peuple passif. Mais où est l'autre versant? Où est la capacité à nous réjouir de nos libertés, de nos acquis, de nos chances? Et à agir chaque jour calmement pour qu'elles perdurent, et non pas seulement dans le tapage passager de nos indignations? Appliquons donc le programme dans son entier: s'indigner mais aussi se réjouir; puis réfléchir; puis agir. Exactement comme le fit Stéphane Hessel tout au long de sa vie…

*Dernier ouvrage paru: «Secrets de psys. Ce qu'il faut savoir pour aller bien». Éditions Odile Jacob.

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Publié dans décryptage

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