Bourdieu, mandarin démasqué

Publié le par veni creator

 
Lorsqu'on s'intéresse aux sciences humaines, il est frappant de constater combien la pensée du sociologue P.Bourdieu semble vénérée par ceux là même qui revendiquent leur indépendance et leur liberté de penser le monde, loin de la pensée unique et des schémas pré-construits.
 
Lors de colloques ou de réflexions publiques sur le fait social, il est surprenant de voir combien la référence au sociologue sert, en quelque sorte, de caution à celui qui cherche à imposer son point de vue, fermer le débat et faire taire ses contradicteurs, et tout cela au nom de la liberté de pensée.
Cet article de Mickaël Fonton publié dans valeur actuel, nous propose un regard différent sur Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu

Dix ans après sa mort, le sociologue fait encore figure de mythe. Un ouvrage de Jean Baudouin l’éclaire d’une tout autre lumière et détaille le mécanisme de sa pensée.

Comptant parmi les intellectuels français les plus cités, Pierre Bourdieu personnifie l’“intellectuel critique” adepte d’une “pensée radicale” et d’un engagement militant, dans la veine d’un Jean-Paul Sartre. Ses théories sont devenues des figures imposées de la pensée sociologique : reproduction des élites, habitus, violence symbolique, déterminismes sociaux, autant de mots ou de concepts qui continuent d’occuper les champs de la culture, de l’éducation et des médias.

Dans un essai court mais décapant, Jean Baudouin, professeur de science politique, revient sur la carrière du sociologue, notamment au travers de son implication sur la scène politique lors des grèves de l’hiver 1995. À cette occasion Bourdieu, qui considérait l’État providence comme « la figure la plus aboutie et la plus remarquable de l’invention étatique », n’hésitait pas à déclarer que la réforme des retraites constituait « une entreprise de destruction de la civilisation ».

Jean Baudouin observe que, bien que s’étant jusqu’alors tenu à l’écart de la politique, Bourdieu n’en a pas moins des idées très claires sur la question, lui qui renvoyait dos-à-dos Margaret Thatcher et Staline. Le mal a pour lui un seul nom : la mondialisation néolibérale (nommée aussi « révolution néoconservatrice », sans souci d’une quelconque pertinence en histoire des idées), qu’il voit partout et n’a de cesse de combattre. Son arme : la sociologie réflexive, dont il est le maître à penser. Recyclant le concept de lutte des classes, qu’il juge périmé à l’époque de la consommation de masse, il ne considère la société qu’à travers le couple dominants-dominés. « La pensée Bourdieu est une pensée binaire, qui n’imagine jamais l’espace public autrement que sous la forme nécessairement violente d’un antagonisme primordial », explique Jean Baudouin.

La méthode ? Une traque perpétuelle : « pas une injustice, pas une discrimination, qui ne doive être immédiatement recensée, pointée, conjurée et dont les auteurs ne doivent, bien sûr, être activement recherchés et confondus ». Une tentation totalitaire ? À tout le moins, un sectarisme certain. Bourdieu n’hésitait pas à déclarer, dans le jargon un peu abscons propre à la sociologie : « Si j’arrivais à balayer tout un tas de gens qui se réclament de l’autorité du champ pour exercer des effets de vérité […], j’aurais rendu un certain service à l’humanité. » Ce qui fut fait, d’ailleurs, dans un nombre non négligeable d’universités : « un comité dominé de manière durable par les disciples de Bourdieu est définitivement cadenassé. On sait alors que l’herbe du pluralisme intellectuel n’y repoussera plus », explique Jean Baudouin.

À travers Bourdieu, c’est toute la corporation des intellectuels de gauche que l’auteur, dans des pages au ton très vif, cloue au pilori. Ces chercheurs, syndicalistes et militants« qui s’empressent d’oublier ce qu’[ils] doivent à l’école républicaine pour ne retenir que les lésions que celle-ci ne cesserait d’infliger aux enfants issus-des-classes-défavorisées-de-la-société » et à qui la pensée de Bourdieu « fournit une combinaison tout à fait excitante de rigorisme doctrinal et de misérabilisme social ». De jeunes universitaires « qui n’auront jamais d’autre responsabilité que celle d’empiler les recherches empiriques et d’accabler la société qui, accessoirement, les emploie et les rétribue ».

Non sans ironie, l’auteur souligne l’apparent paradoxe qu’il y a à voir une école ou une société prétendument « ségrégatives » laisser quand même émerger des figures comme celle de Bourdieu, dont les origines modestes n’auraient pas constitué un frein si puissant à son cheminement vers le Collège de France. Enfin, Jean Baudouin reproche à l’auteur de la Reproduction son incapacité à quitter le registre unique de la dénonciation : « ce géant de la pensée sociologique se révèle un nain de la proposition politique ; on attendait un nouvel Auguste Comte prenant appui sur un roc de certitudes scientifiques […] on obtient un médiocre Victor Cousin surfant avec lourdeur sur les reliquats de la pensée soixante-huitarde ». Mickaël Fonton

Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, de Jean Baudouin, Cerf, 122 pages, 14 

 

Publié dans décryptage

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